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Full text of ""De l'utilité de la langue française aux Etats-Unis""

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I 

» 

ATHÉNÉE  EOUISI  AN  AIS. 

CONCOURS  LITTÉRAIRE  DE  1 S S 1 . 


“DPI  L’UTILITÉ 

DE  LA 

Langue  Française 

S 


AUX  ETATS-UNIS,” 


PAR  LE 


Dr.  OCTAVE  HUARD, 

|fl 

Docteur  en  Médecine  de  la  Faculté  de  Paris  ; 
Honoré  de  la  Croix-Rouge  de  Genève  ; 
Lauréat  (médaille  d’or)  de  l’Athénée  Louisianais. 


NOUVELLE-ORLÉANS  : 

IMPRIMERIE  FRANCO-AMERICAINE,  102,  RUE  DE  CHARTRES, 

EUG.  ANTOINE,  PROPRIETAIRE. 


1882. 


A M 


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. le  Docteur  P.  A.  LAMBERT, 

Docteur-en-Médecine  de  la  Faculté  de  Paris, 

Médecin  praticien  à la  Nouvelle-Orléans. 


Très  Honoré  Confrère, 

Si,  en  rédigeant  cet  essai,  — (récompensé  par  la  Médaille  d’or 
du  dernier  Concours  littéraire  de  l’Athénée  Louisianais,) — ma 
pensée  avait  eu  pour  interprète  une  plume  suffisamment  exercée 
pour  en  exprimer,  fidèlement,  l’essence,  j’aurais  l’honneur,  aujour- 
d’hui, en  vous  dédiant  ce  travail,  de  vous  offrir  une  œuvre  digne  de 
la  grande  renommée  que  personne  ne  vous  conteste,  des  nobles 
qualités  qui  vous  distinguent,  et  de  ces  attributs  qui  font  de  vous  un 
des  représentants  les  plus  justement  estimés  de  cette  race  française 
à laquelle  nous  avons  l’honneur  et  le  bonheur  d’appartenir. 

Mais, — que  votre  bienveillante  nature,  docteur,  ferme  les 
yeux  sur  la  forme  de  cet  écrit;  — la  forme  est  souvent  un  leurre  et 
n’est,  toujours,  que  l’expression  du  cerveau  n’y  voyez  que  le 
fond,  c’est-à-dire  le  cœur,  — cette  partie  la  plus  noble  de  l’homme  ; 
et,  en  acceptant  la  dédicace  de  cette  composition,  veuillez  bien 
croire,  docteur,  que  les  sentimens  que  je  vous  ai  si  souvent  entendu 
exprimer  en  faveur  de  notre  langue  maternelle,  n’ont  pas  été  com- 
plètement étrangers  à cette  production  — que  je  m’imagine  être  un 
acte  de  respect  et  d’amour  pour  ma  race,  et  qui,  très-probablement, 
n’aura  de  mérite  littéraire  que  celui  que  lui  accordera  l’indulgence 
du  lecteur. 

Dr.  O.  HUARD. 


O 57315 

ci 


“DE  L’UTILITÉ  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE 
AUX  ÉTATS-UNIS.” 


*'  La  laogue  française  est  un  phare 
destiné  à éclairer  au  loin.” 

En  commençant  la  rédaction  de  cet  écrit,  qu’il  nous  soit 
permis  de  dire,  sons  forme  de  préface,  que  voulant  interpréter 
de  la  façon  la  plus  élevée  la  noble  pensée  qui  a présidé  an 
choix  du  sujet  de  ce  concours  littéraire,  nous  allons  nous  en 
occuper  non  pas  au  point  de  vue  de  la  nécessité  de  l’introduc- 
tion du  français  dans  le  moindre  hameau  américain,  mais  abso- 
lument comme  si  ce  sujet  était  conçu  dans  les  termes  sui- 
vants : — Les  classes  dirigeantes  aux  Etats-Unis  doivent-elles 
s’assimiler  les  beautés  de  la  langue  française  qui,  mieux  que 
toute  autre  langue,  représente  les  caractères,  les  nuances  de  la 
pensée,  et  qui  est  l’idiome  de  la  grande  nation  dont  “le  devoir 
est  de  placer  sous  les  yeux  de  tous  les  peuples  les  exemples 
qui  fortifient  les  âmes,  qui  forment  les  caractères,  qui  adou- 
cissent les  mœurs,  qui  trempent,  de  bonne  heure,  les  courages, 
et  qui,  par  conséquent,  constituent  ce  qu’il  y a de  plus  élevé 
dans  l’éducation  de  l’homme  % ” 

Donc,  dans  ce  qui  va  suivre,  nous  tâcherons  de  prouver 
que  la  connaissance  d’une  langue  aussi  belle  que  la  langue 
française,  c’est-à-dire  d’une  langue  dont  la  supériorité  de  rang 
est  incontestée,  est  aussi  nécessaire  aux  intelligences  supé- 
rieures de  l’Union  américaine,  que  sont  nécessaires,  à un  salon 
de  bonne  compagnie,  les  ornements  pouvant  en  rehausser 
l’éclat. 


V 


— 6— 


} 


Il  suffit  de  jeter  un  coup-d’œil  sur  l’histoire  des  peuples, 
pour  se  convaincre  du  rôle  important  que  la  France  remplit 
depuis  longtemps  dans  la  grande  évolution  de  l’humanité,  et 
pour  savoir  que  partout  où  le  génie  français  a pénétré  son 
influence  a agrandi,  comme  par  enchantement,  l’horizon  des 
espérances  légitimes  de  Fliomme,  et  Pa  rendu  plus  apte  à com- 
prendre ce  qu’il  doit  à Dieu,  à ses  semblables  et  à lui-même. 

Evidemment,  pour  qu’une  nation  puisse  atteindre  un 
rang  aussi  élevé  dans  la  hiérarchie  des  peuples  civilisés,  — que 
celui  que  chacun  concède  à la  France, — et  pour  que  celle-ci 
soit  restée  le  porte-étendard  de  cette  civilisation  moderne  sans 
laquelle  les  masses  croupiraient  dans  l’ignorance  et  la  dignité 
humaine  ne  serait  qu’un  vain  mot,  il  faut  que  les  qualités  de 
cette  nation  soit  d’un  ordre  supérieur;  et,  certes,  ce  n’est» 
pas  une  exagération  que  d’admettre,  avec  Lamartine,  que 
u quand  la  Providence  veut  qu’une  idée  embrase  le  monde, 
elle  l’allume  dans  Pâme  de  la  France.” 

Enumérer  les  titres  divers  qui  ont  gagné  à la  France  la 
considération  dont  elle  jouit,  et  suivre  le  peuple  français  dans 
toutes  ses  luttes  en  faveur  du  progrès,  serait  sans  doute,  pour 
nous,  tâche  fort  douce,  car  nous  pourrions,  alors,  nous  étendre, 
complètement,  sur  la  valeur  morale  de  la  nation  qui  a si  sou- 
vent prodigué  son  or  et  son  sang  au  profit  des  idées  géné- 
reuses, mais,  pareil  programme  ne  cadrerait  pas  avec  les 
limites  de  la  question  que  nous  devons  traiter.  Toutefois,  le 
cas  échéant,  nous  signalerons,  avec  d’autant  plus  d’empresse- 
ment, les  conquêtes  nombreuses  et  variées  qui  ont  comblé  la 
France  de  prestige,  que  nous  voulons  éviter  la  faute  du 
peintre  qui  refuserait  à son  œuvre  le  concours  des  plus  sé- 
duisantes couleurs. 

Mais,  avant  d’arriver  aux  considérations  et  aux  faits  qui 
militent  en  faveur  de  l’utilité  de  la  langue  française  aux  Etats- 
Unis,  demandons-nous  en  quoi  le  génie  français  diffère  de 
celui  des  autres  nationalités,  et  essayons  d’en  établir  l’es- 
sence. 

Tout  d’abord,  se  dressera  devant  nous  cette  vérité  élémen- 
taire : qu’il  est  aisé  de  trouver  dans  le  génie  français  quelque 


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chose  de  plus  puissant  que  sa  puissance,  de  plus  lumineux 
que  son  éclat,  et  ce  quelque  chose,  introuvable  ailleurs,  c’est 
sa  chaleur,  c’est  sa  communicabilité  pénétrante.  “ Tandis  que 
le  génie  de  l’Espagne  est  fier  et  aventureux  ; que  le  génie  de 
l’Allemagne  est  profond  et  austère  ; que  le  génie  de  l’Angle- 
terre est  habile  et  superbe  ; celui  de  la  France  est  aimant , — et 
c’est  là  sa  force.  Séductible  lui-même,  il  séduit  facilement  les 
peuples  ; . . . . enfin,  pour  second  génie,  la  France  a son  cœur 
qu’elle  prodigue  dans  ses  pensées,  dans  ses  écrits,  comme 
dans  ses  actes  nationaux.” 

C’est  ce  génie  français  si  subtil,  si  délié,  si  varié,  et,  cepen- 
dant toujours  si  clair,  si  précis,  si  séduisant  dans  ses  produc- 
tions littéraires  qui,  franchissant  ses  frontières  naturelles,  a 
porté  partout  ses  fruits  bienfaisants  et  a acquis  à la  langue 
française  une  si  grande  influence  qu’elle  s’introduisit,  de  bonne 
heure,  non  seulement  dans  toutes  les  cours  européennes,  mais, 
aussi,  parmi  tous  les  gens  instruits  et  de  bonne  compagnie. 

On  conçoit,  aisément,  qu’une  nation  aussi  admirablement 
douée  que  la  France  devait  servir  au  développement  du  pro- 
grès ; et  l’imagination  n’a  nullement  besoin  de  se  torturer,  pour 
s’expliquer  l’ardeur  des  intelligences  d’élite  de  l’Europe  entière 
pour  l’étude  de  la  langue  du  grand  peuple  de  la  capitale  du- 
quel “part,  chaque  matin,  selon  l’admirable  expression  de  M. 
Charles  Bléton,  l’ordre  du  jour  de  la  pensée  universelle.” 

Mais,  cette  influence  de  la  langue  française  et  du  génie 
français  ne  devait  pas  s’exercer  dans  l’Ancien-Monde  seulement. 
Elle  devait  traverser  les  mers  et  concourir  au  bonheur  des  po- 
pulations transatlantiques.  Elle  devait  s’implanter,  solide- 
ment, dans  notre  Louisiane,  surtout,  où  les  traces  bienfaisantes 
qu’elle  y a laissées  ne  disparaîtront  pas  tant  que  nos  cœurs 
seront  ce  qu’ils  sont  : c’est-à-dire  des  organes  de  sensibilité 
morale,  et  non  pas  de  simples  viscères  doués,  uniquement,  de 
propriétés  physiques. 

Aussi,  nous  inclinons-nous,  profondément,  en  présence  de 
ces  caractères  supérieurs  qui  ne  cessent  de  nous  exhorter  à être 
fidèles  à notre  langue  maternelle  : leurs  nobles  efforts  nous 
rappellent  ce  mot  d’un  écrivain  illustre  : “il  est  impossible  que 


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celui  qui  se  fait  une  très  haute  idée  de  son  idiome,  ne  soit  pas 
un  ardent  patriote.” 

Si,  maintenant,  nous  tenons  à arriver  à la  cause  de  ces  pa- 
triotiques efforts,  nous  la  trouverons,  aisément,  dans  ce  fait  : que 
de  même  que  le  rayon  divin  dont  l’homme  est  animé  l’ennoblit, 
de  même  tout  ce  qui  fait  la  grandeur  d’une  race  distinguée  com- 
munique son  prestige  à ceux  qui  y appartiennent— quelle  que  soit 
la  latitude  sous  laquelle  le  Destin  les  a fait  naître.  En  d’autres 
termes  : chez  nous,  ceux  qui  se  cramponnent  si  fortement  à la 
hampe  du  drapeau  de  la  délicieuse  langue  française,  obéissent 
aux  dictées  de  la  “voix  du  sang,” — cette  adorable  conseillère 
qui  ne  cessera  de  nous  répéter  que  tout  ce  qui  concerne  la 
France,  tout  ce  qui  a trait  à ses  conquêtes  littéraires,  scienti- 
fiques, artistiques,  ou  autres,  doit  d’autant  plus  nous  intéresser, 
que  les  victoires  de  la  mère-patrie  sont  notre  bien, — au  même 
titre  que  la  gloire  d’un  chef  de  famille  est  l’apanage  de  ses 
descendants. 


Nous  serons  bientôt  à cette  partie  de  notre  dissertation  où, 
par  des  faits  que  nous  fourniront  la  haute  société  de  l’Uniqn  amé- 
ricaine et  des  citations  d’autorités  indigènes,  nous  établirons 
Futilité  de  la  langue  française  aux  Etats-Unis  ; mais,  avant 
d’arriver  à ces  témoignages  irrécusables,  imitons  la  sagesse  du 
navigateur  qui  étudie,  consciencieusement,  les  moindres  détails 
des  mers  qu’il  x^arcourt  ; consacrons  quelques  instants  aux 
caractères  distinctifs  de  la  langue  française  ; résumons,  et 
mettons  en  relief,  ce  qu’en  disent  les  écrivains  les  plus  autori- 
sés, demandons-nous  ce  qu’est  cette  langue  et  quels  en  sont  les 
charmes. 

Cette  façon  de  procéder,  aussi  indispensable  à notre  thèse 
que  les  matériaux  à toute  construction  ; aussi  nécessaire  à nos 
conclusions  que  l’union  de  l’âme  et  du  corps  est  indispensable  à 
l’entretien  de  la  vie  humaine  ; nous  apprendra  que  “ la  langue 
française  n’est  point  une  langue  aux  sons  pleins  et  forts,  aux 
inversions  rapides  et  énergiques,  aux  métaphores  véhémentes 
et  hardies,  aux  comparaisons  grandioses  et  sublimes,  comme 
le  sont  les  langues  orientales,  et  qu’elle  n’est  pas  non  plus  une 


A 


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langue  froide,  terne,  dure,  peu  propre  à rendre  l’émotion  et  la 
sensibilité,  comme  le  sont  les  langues  kyperboréennes.  Mais, 
placée  dans  des  conditions  intermédiaires,  la  langue  française 
est  recherchée  de  tous  les  peuples  à cause  de  sa  clarté  élégante, 
de  ses  habitudes  délicates,  de  sa  politesse  parfaite,  de  la  préci- 
sion de  ses  termes,  de  la  placidité  de  ses  mouvements,  de  la 
simplicité  de  ses  formes.  Se  prêtant,  avec  un  égal  bonheur, 
aux  abstractions  les  plus  hautes  de  l’esprit,  aux  finesses  les 
plus  exquises  du  sentiment,  aux  convenances  les  plus  fugitive  s 
de  la  société,  elle  est,  par  excellence,  la  langue  des  salons,  des 
relations  sociales,  des  ' études  philosophiques,  et,  aussi,  la 
langue  des  affaires, — sans  l’empêcher  d’être  éminemment  litté- 
raire, comme  le  prouvent  les  mille  chefs-d’œuvre  qu’elle  a 
produits.  Elle  est,  aussi,  Vâme  de  la  conversation  qui,  elle- 
même,  est  le  lien  de  la  société,  puisque  c’est  par  elle  que 
s’entretient  le  commerce  de  la  vie  civile,  que  les  esprits  se 
communiquent  leurs  pensées,  que  les  cœurs  expriment  leurs 
mouvements,  que  les  amitiés  se  commencent  et  se  conservent. 
Enfin,  la  langue  française  est,  comme  cela  doit  nécessaire- 
ment être,  en  rapport  direct,  intime,  avec  le  peuple  français 
lui-même,  à qui  pas  un  peuple  rival  ne  conteste  la  préémi- 
nence en  fait  de  sociabilité,  de  politesse,  de  franchise  dans  les 
manières,  d’élévation  dans  les  instincts  et  de  merveilleuse 
^aptitude  pour  les  lettres,  les  sciences,  les  arts,  le  commerce, 
l’industrie, — en  un  mot,  pour  tout  ce  qui  ressort  de  l’action 
humaine.” 

Telles  sont,  succinctement  indiquées,  les  beautés  de  l’idiome 
de  cette  France  qui,  sans  contredit,  a le  plus  contribué  à 
imprimer  à la  civilisation  moderne  son  élan  actuel  ; de  cette 
France  que  les  plus  grands  désastres  ne  sauraient  abattre,  et 
dont  la  disparition  serait  aussi  funeste  à l’humanité  que 
l’extinction  de  l’astre  du  jour. 

Or,  quand  une  langue  renferme  en  soi  tant  d’avan- 
tages ; quand  il  est  vrai  que  son  éloquence,  sa  poésie, 
sa  science,  ses  livres  de  morale  et  d’agrément,  sont  u les 
législateurs  de  l’Europe  ; ” quand,  selon  M.  Lejeune, 
u elle  est  la  seule  possédant,  actuellement,  une  littérature 


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d’ensemble ; la  seule  qui  semble  chargée  d’alimenter  le 
monde  de  littérature,  puisque  partout  on  copie  ses  auteurs 
dramatiques,  on  imite  ses  critiques,  on  singe  ses  philosophes, 
on  pille  ses  romanciers, — et  si  on  ne  traduit  pas  ses  poètes, 
c’est  parce  qu’on  ne  le  peut  pas  ; ” quand,  enfin,  aujourd’hui, 
avec  plus  d’autorité  que  jamais,  cette  langue  semble  chargée 
de  la  fière  mission  de  répondre  au  despotisme  que  la  Liberté, 
seule,  peut  enfanter  des  i)rodiges  salutaires  et  asseoir  la . so- 
ciété sur  les  bases  du  travail  et  de  la  fraternité  ; peut-on 
douter  de  l’utilité  de  cette  langue  partout  où  la  civilisation, 
ayant  les  coudées  franches,  doit  s’activer  en  faveur  de  l’éléva- 
tion de  l’homme  ? . . . .Evidemment,  non  ! — donc,  à notre  sens, 
la  connaissance  du  français  alimentant,  merveilleusement, 
l’intelligence  humaine  ; contribuant  puissamment  à l’adoucis- 
sement des  mœurs  ; rapprochant,  par  sa  douceur,  “la  créature 
du  Créateur”  ; facilitant  les  relations  tendant  à augmenter  le 
bonheur  général,  et  douant  l’homme  de  charmes  témoignant 
de  sa  haute  civilisation,  est  d’une  incontestable  utilité  aux 

Etats-Unis,  comme  ailleurs; aussi,  quand  se  réveille  en 

nous  la  pensée  qu’ici  même,  à la  Nouvelle-Orléans,  au  sein 
d’une  population  franco-américaine — dont  l’intelligence,  la 
bonté,  et  la  dignité  personnelle  sont  notoires,  il  s’est  rencontré 
des  hommes,  mal  inspirés,  qui  ont  décrété  la  suppression  de 
l’enseignement  du  français  dans  nos  écoles  publiques,  nous 
éprouvons,  à leur  égard,  un  sentiment  que  nous  n’exprimerons 
pas  plus  énergiquement,  en  cette  occasion  solennelle,  qu’en 
disant  que  nous  leur  adressons  l’aumône  de  notre  silence. 

Les  maladroits! — ils  ne  savaient  donc  pas  que  leur  ri- 
gueur injuste  n’éteindrait  pas,  dans  nos  cœurs,  l’amour  qui  s’y 
trouve  pour  les  glorieuses  traditions  de  notre  patrie,  c’est-à- 
dire  pour  ces  liens  qui  nous  font  nous  aimer  les  uns  les  autres 
et  constituent  nos  richesses  patriotiques?  Les  ingrats! — ils  ont 
feint  d’ignorer  ces  services  rendus  par  la  France  à la  cause  de 
l’indépendance  des  Etats-Unis;  et,  en  cherchant  a juguler  le 
français  parmi  nous,  ils  ont  fait  preuve  d’inintelligence  et 
d’absence  de  générosité  ; car,  la  langue  française  est  un  phare 
destiné  à éclairer  au  loin  et  son  empire  doit  s’exercer  partout 


V* 


—11— 

où  s’effectue  une  respiration  humaine,  où  habite  une  intelli- 
gence apte  à goûter  les  délices  d’une  u voix  d’or,”  et  où  soupi- 
rent des  âmes  ayant  soif  de  civilisation. 


Nous  l’avons  déjà  dit:  pour  prouver  l’utilité  de  la  langue 
française  aux  Etats-Unis,  c’est  au  domaine  des  faits  que  nous 
demanderons  l’appui  qu’il  nous  faut;  mais,  avant  de  nous 
y élancer,  parlons,  brièvement,  de  l’universalité  de  notre 
langue  maternelle.  Evidemment,  nous  ne  nous  arrêterons 
pas  à toutes  les  phases  par  lesquelles  la  langue  française  a 
passé  avant  d’arriver  à la  grâce  qu’elle  possède  de  nos  jours  ; 
toutefois,  considérons  l’époque  où,  pour  mieux  se  comprendre, 
les  gouvernements  européens  firent  du  français  la  langue 
diplomatique — caractère  réservé  anciennement  au  latin. 

Pour  les  actes  relatifs  aux  affaires  d’Etat,  pour  les  négo- 
ciations, et  même  dans  les  conférences,  on  se  servait,  autre- 
fois, de  la  langue  latine  parce  que  les  langues  européennes, 
au  moyen-âge,  n’étaient  pas  assez  perfectionnées  pour  être 
écrites  et  servir  aux  documents.  Ce  fut  vers  le  commence- 
ment du  13ème  siècle  que  l’usage  de  la  langue  nationale  s’in- 
troduisit dans  l’administration  intérieure,  tandis  que  la  langue 
latine  fut,  comme  de  coutume,  employée  dans  les  relations 
extérieures  jusqu’au  17ème  siècle,  époque  où  les  légations 
s’établirent.  Mais,  les  agents  diplomatiques  se  seraient  trou- 
vés exclus,  par  l’ignorance  de  la  langue  du  pays,  de  tout 
commerce  avec  les  personnes  illettrées  si  un  autre  idiome 
n’eût  remplacé  le  latin.  La  France  pourvut  à cette  nécessité  ; 
et,  par  le  traité  de  Nimègue,  signé  en  1678,  la  langue  française 
devint  celle  des  cours.  Depuis  lors,  son  usage  a été  adopté 
pour  les  négociations  et  les  écrits  diplomatiques  ; et  quoique 
d’inattendus  succès  militaires  aient  fait  naître,  dans  une  autre 
grande  nation,  le  désir  de  substituer  son  idiome  au  français 
dans  les  relations  officielles  entre  gouvernements,  il  nous  est 
doux  de  constater  qu’en  présence  de  la  précision,  de  la  clarté 
et  de  l’élégance  de  la  langue  française,  ce  désir  n’a  eu  que  la 
durée  éphémère  du  rêve. 


Il  y a donc  203  ans  que  les  gouvernements  civilisés  n’ont 
recours  qu’au  français  dans  les  relations  officielles  entre  Etats, 
c’est-à-dire  comme  langue  diplomatique, — consacrant  ainsi,  le 
caractère  d’universalité  de  la  langue  de  notre  mère-patrie. 
Depuis  ce  grand  événement,  notre  langue  n’a  évidemment 
rien  perdu  de  sa  puissance  et  est  restée  celle  de  la  bonne  com- 
pagnie, de  la  littérature  la  plus  estimée,  de  la  poésie  la  plus 
harmonieuse  5 celle,  enfin,  que  toutes  les  nations  civilisées 
considèrent  comme  l’élément  indispensable  de  toute  éducation 
supérieure,  et  dont  l’utilité  aux  Etats-Unis  est,  pour  ainsi 
dire,  établie  par  l’ardeur  avec  laquelle  la  haute  société  des 
grands  centres  de  l’Union  américaine  l’étudie. 

Chose  bizarre  ! — tandis  que  les  directeurs  des  écoles  pu- 
bliques des  paroisses  les  plus  françaises  de  la  Louisiane, — 
méconnaissant  le  désir  des  parents, — semblent  dire  à la  langue 
de  nos  aïeux:  u Tu  n’entreras  plus  ici 5 ” au  Nord  et  dans  l’Est 
des  Etats-Unis,  surtout,  on  se  passionne  pour  l’étude  du  fran- 
çais, 011  s’en  assimile  les  beautés,  on  se  comble  de  ses 
charmes  ! 


Ce  que  nous  venons  de  dire  du  noble  élan  des  classes 
élevées  du  Nord  et  de  l’Est  du  pays  en  faveur  de  la  langue 
française,  est  notre  entrée  dans  ce  domaine  des  faits  qui  nous 
autoriseront  à conclure  comme  nous  le  ferons.  Ces  faits , 
comme  les  chiffres,  n’ont  pas  besoin  de  grands  commentaires  ; 
toutefois,  en  les  reproduisant  avec  toute  l’expression  de  leur 
simplicité,  de  leur  brièveté  et  de  leur  valeur,  nous  ne  tairons 
pas  notre  admiration  pour  le  peuple  américain  qui  est  la 
source  d’où  nous  les  puiserons. 


Ici,  qu’on  nous  permette,  un  instant,  la  note  gaie, — cette 
note  si  française  ; — d’autant  plus  qu’elle  nous  permettra  de 
dire,  sous  forme  amusante,  notre  haute  opinion  de  la  valeur 
du  peuple  des  Etats-Unis. 

Un  jour,  écoutant  un  homme  d’esprit,  qui  honore  cette 


-13- 


noble  i>rofession  médicale  à laquelle  il  appartient,  nous  l’en- 
tendîmes dire  : — u Si  l’américain,  que  j’admire  tant,  n’existait 
pas,  et  si  Dieu  m’ordonnait  de  le  créer,  pesant  150  livres, 
voici  comment  je  procéderais  : — je  prendrais  : 

30  livres  d’intelligence  supérieure, 

30  livres  d’énergie, 

30  livres  de  sens  pratique, 

30  livres  d’amour  du  travail, 

30  livres  de  persévérance  ; 

je  mêlerais,  très-exactement,  le  tout,  après  y avoir  ajouté  un 
litre  d’Elixir  de  générosité  et  d’audace, — et  mon  homme  serait 
créé. 

— Mais,  remarquâmes-nous  sur  le  même  ton  plaisant,  n’y 
mettriez-vous  point  un  peu  de  cette  poudre  composée  de  chi- 
mères, de  rêves  et  d’enthousiasme  pour  l’inutile  ? 

— Pas  le  moindrement,  répliqua  le  savant,  car  cette  addi. 
tion  ne  me  donnerait  pas  un  américain  pur  sang. 


Revenant  à nos  faits , et  nous  inspirant  de  la  morale  de 
l’historiette  que  nous  venons  de  conter,  nous  disons  que  les 
américains  dont  la  grande  intelligence,  la  prodigieuse  activité 
et  le  complet  amour  pour  le  travail  en  font  un  peuple  véri- 
tablement remarquable,  ne  caressent  pas  le  rêve.  Ils  sont, 
avant  tout,  un  peuple  “pratique,”  n’ayant  par  nature,  par 
éducation  et  par  tempérament,  aucun  entraînement  pour  ce 
qui,  à leur  sens,  n’a  que  la  valeur  de  l’hypothèse.  Aussi, 
quand  ce  peuple  se  donne  à une  chose,  c’est  qu’il  y voit,  qu’il 
y trouve,  des  avantages  incontestables.  C’est  donc  la  haute 
intelligence, — disons  la  clairvoyance, — des  classes  supérieures 
de  la  nation  américaine  qui  leur  a permis  de  se  convaincre 
qu’à  mesure  que  l’individu  s’élève  dans  l’échelle  sociale,  il 
doit,  pour  s’y  maintenir,  se  mettre  à l’unisson  des  caractères 
supérieurs  qui  ont  mission  d’agrandir  et  le  champ  intellectuel 
et  le  domaine  matériel  de  l’humanité.  Et  voilà  pourquoi, — 
comprenant  que  l’étude  du  français  ne  peut  qu’augmenter  et 
leur  influence  et  leurs  séductions, — voilà  pourquoi,  disons-nous, 


—14— 


J 


nous  nous  trouvons  en  face  de  cette  détermination  de  nos 
frères  du  Nord  et  de  l’Est,  de  posséder,  aussi  complètement 
que  possible,  cette  langue  française — dont  ils  sont  les  premiers 
à reconnaître  Vutilité. 

Mais,  nulle  part  plus  qu’à  Boston,  PAthènes  d’Amérique, 
n’ont  été  plus  constants  les  efforts  favorables  à la  propagation 
de  la  langue  française  aux  Etats-Unis;  et  si  c’est  avec  une 
sorte  de  fierté  louable  que  nous  enregistrons  ce  fait,  c’est  que 
Boston  est  la  ville  littéraire,  par  excellence,  de  notre  patrie 
et,  par  conséquent,  celle  dont  les  agissements  feront  naître, 
dans  tous  les  grands  centres  de  l’Union,  des  imitateurs  dont 
l’exemple  profitera  à tous.  C’est  aussi  dans  la  nouvelle 
Athènes  de  l’Union  américaine,  que  le  professeur  de  français 
trouve,  aisément,  l’emploi  qu’il  obtient  si  difficilement  en  Loui- 
siane, depuis  que  nous  ont  appauvris  des  influences  ennemies, 
— appauvrissement  qui  ne  sera  pas  éternel,  néanmoins,  car 
nous  en  sortons,  peu  à peu,  grâce  à notre  détermination  de  ne 
pas  nous  laisser  dominer  par  le  découragement,  mais  de  de- 
mander au  travail  la  réparation  de  nos  désastres. 

Boston! — pouvons-nous  prononcer  ce  mot  sans  exprimer 
à la  ville  instruite  notre  sincère  reconnaissance  pour  la  main 
sympathique  qu’elle  nous  tendit,  en  1878,  alors  qu’un  horrible 
fléau  remplissait  de  larmes  notre  population  entière,  et  que  le 
glas  de  chaque  heure  augmentait  le  nombre  des  mères  louisia- 
naises  pleurant  la  mort  des  êtres  chéris  que  leur  enlevait  le 
Destin?  Non,  nous  ne  le  pouvons  pas,  car  la  reconnaissance 
n’est  un  fardeau  que  pour  les  âmes  basses. 

Donc,  Boston  est  le  foyer  américain  de  la  “langue  du 
cœur,”  de  l’idiome  de  cette  noble  France  que  l’éloquent  Gam- 
betta vient  de  définir:  “la  plus  haute  personne  morale  qui  soit 
dans  le  monde.”  C’est  aussi  là  que  vit  Adams,  ce  lettré-pa- 
triote qui,  questionné  sur  la  valeur  de  la  littérature  française, 
répondit  : “elle  a ceci  de  puissant  : que  ses  plaisirs  conviennent 
à tous  les  états  de  la  vie,  à tous  les  âges,  à tous  les  lieux  ; on 
en  peut  dire  qu’elle  nourrit  la  jeunesse,  charme  nos  vieux  ans, 
sert  d’ornement  au  bonheur,  d’asile  et  de  consolation  à l’ad- 
versité.” 


—15— 

Mais,  quelque  grande  que  soit  la  valeur  des  témoignages 
qui  précèdent,  il  en  est  d’autres  d’une  portée  immense  que 
nous  allons  esquisser.  Parlons,  d’abord,  de  l’influence  de  la 
femme, — cet  être  incomparable,  si  faible  en  apparence,  et  dont 
le  pouvoir  est  tel  que  la  sagesse  des  nations  en  a dit:  “Ce  que 
femme  veut,  Dieu  le  veut.” 

Eli  bien!  cette  influence  est  tellement  acquise  à la  thèse 
que  nous  soutenons  que,  pour  éviter  les  longueurs,  nous  nous 
contenterons  de  dire  que  dans  bon  nombre  des  salons  de  choix 
de  Boston,  on  se  réunit,  hebdomadairement,  dans  le  but  de 
cultiver  la  conversation  française,  et  que  quiconque,  dans  ces 
salons  où  l’instruction,  la  beauté  et  les  richesses  sont  sœurs, 
s’énonce  autrement  qu’en  français,  est  redevable  d’une  amende 
que  perçoivent,  immédiatement,  les  mains  de  la  Beauté,  et 
que  celles  de  la  Charité  versent,  le  lendemain,  dans  l’aumo- 

nière  des  orphelins Peut-on,  plus  noblement,  faire  concourir 

la  culture  de  l’esprit  au  soulagement  de  ces  pauvres  petits 
déshérités  qui  n’ont  que  Dieu  pour  les  aimer,  paternellement, 
ici -bas  ! 

Ainsi,  au  Nord,  le  drapeau  de  la  propagation  de  notre 
idiome  est  tenu  par  les  mains  adorables  de  la  femme, — dont 
un  seul  des  regards  fait  souvent  plus  pour  le  triomphe  d’une 
grande  cause  que  l’épée  du  plus  vaillant  des  conquérants. 
Parmi  nous,  c’est  dans  l’âme  de  nos  charmantes  louisianaises 
qu’est  placé  le  culte  de  notre  population  pour  la  langue  de  nos 
aïeux;  et  quiconque  connaît  les  beautés  de  cette  âme,  qui  sait 
combien  sont  ardentes  et  sincères  les  nobles  passions  qui  l’agi- 
tent, ne  doutera  pas  plus  de  l’éternelle  fidélité  des  Louisianais 
à leur  langue  maternelle,  qu’il  n’est  possible  de  douter  des  qua- 
lités supérieures  qui  font  de  nos  délicieuses  créoles  les  mères 
les  plus  dévouées,  les  épouses  les  plus  tendres,  les  filles  les 
plus  douces  qui  soient. 

Si,  maintenant,  nous  demandons  à d’autres  faits  la  puis- 
sance de  leur  autorité,  ils  ne  nous  apprendront  pas  seulement 
que  des  personnages  aussi  éminents  que  Longfellow,  Suinner, 
Edward  Everett,  et  autres  se  sont  glorifiés  ou  se  piquent 
d’honneur  de  parler  notre  langue,  mais  ils  nous  diront  que  la 


—16— 


. presse  américaine  elle-même,  par  la  voix  du  Washington  Re- 
publican , s’est  prononcée  en  faveur  de  l’étude  du  français  aux 
Etats-Unis — ce  qui  a valu  à ce  journal  les  félicitations  de  l’ho* 
norable  J.  H.  Siddons,  homme  d’intelligence,  de  savoir  et 
d’expérience.  Dans  sa  lettre,  M.  Siddons,  après  avoir  signalé 
le  fait  que  dans  un  grand  nombre  d’institutions  aux  Etats- 
Unis,  on  enseigne,  actuellement,  les  langues  étrangères  avec 
succès,  demande  que  la  langue  française,  la  langue  diploma- 
tique, soit  exigée  de  tous  ceux  qui  sollicitent  des  consulats  ou 
des  emplois  de  secrétaire  d’ambassade.  u Ils  ne  pourront, 
u alors,  être  confondus,  dit-il,  avec  ces  parasites  incapables  qui 
u ne  demandent  ces  places  que  pour  le  plaisir  et  les  bénéfices 
u qu’elles  rapportent.” 


. . .Est-il  besoin  d’en  dire  plus  pour  établir  l’utilité  de  la 
langue  française  aux  Etats-Unis  et  pour  prouver  que  nous 
avons  maintenu  cette  utilité  conformément  au  plan  qui  nous  a 
fait  prendre  la  plume?  Nous  l’ignorons;  mais,  en  terminant  ici 
ce  chapitre  pratique  de  notre  travail,  nous  sommes  heureux  de 
penser  que,  pour  le  rédiger,  nous  n’avons  pas  demandé  conseil 
à notre  orgueil  de  race. 


Quant  à l’utilité  de  la  langue  française  dans  les  rapports 
commerciaux  et  intellectuels  si  nombreux  entre  l’Ancien  et  le 
Nouveau  Monde,  nous  croyons  pouvoir  ne  pas  en  parler 
longuement,  attendu  que  l’essence  de  tout  ce  que  nous  avons 
dit  de  la  supériorité  et  des  beautés  de  notre  idiome  peut 
leur  être  appliquée.  Contentons-nous  donc  de  dire:  que 
s’initier  à la  langue  française,  c’est  se  combler  de  ces  facilités 
qui  établissent  les  relations  les  plus  solides, — celles  qui  pro- 
fitent le  plus  à l’individu  comme  à la  société. 


Quant  à nous,  Louisianais  franco-américains,  quels  titres 
n’a  pas  la  langue  française  à notre  considération,  à notre 
amour?  N’est-ce  pas  l’idiome  de  cette  France  de  nos  pères,  si 


grande,  si  hospitalière,  si  riche  par  son  travail,  si  généreuse 
par  son  cœur  ? — Ne  fut-elle  pas  la  langue  des  glorieux  fonda- 
teurs de  notre  adorée  Louisiane  ? — ne  fut-elle  pas  celle  de  ces 
vaillants  martyrs  louisianais  qui,  sous  O’Reilly,  en  1769,  pré- 
férèrent la  mort  au  joug  d’une  domination  étrangère? — ne  fut- 
elle  pas  celle  des  gouverneurs  Villeré,  Derbigny  et  Roman 
qui,  au  pouvoir,  comme  dans  la  vie  privée,  furent  des  modèles 
d’intégrité  et  de  patriotisme? — n’est-elle  pas  l’organe  naturel 
du  héros  bien-aimé  qui  a immortalisé  son  nom  sur  les  champs 
de  bataille  de  la  patrie  et  qui,  en  acceptant  la  Présidence  de 
l’Athénée  louisianais,  a prouvé  sa  fidélité  à son  origine  ? — n’est- 
elle  pas  la  langue  d’un  grand  nombre  d’écrivains  louisianais 
qui  brillent  encore  comme  journalistes,  poètes  ou  romanciers? 
— n’est-elle  pas  celle  de  nos  estimables  compatriotes  : — Gayarré, 
l’éminent  et  honnête  historien;  Henri  Vignaud,  devenu  une 
des  gloires  de  la  critique  parisienne  ; Albert  Delpit,  poète  et 
romancier  moraliste,  si  justement  estimé  ; le  Révérend  Père 
Adrien  Rouquette, — ce  prêtre,  à la  fois  savant  et  respecté,  dont 
la  plume  si  pure,  si  éloquente,  fait  tant  aimer  Dieu  ? — enfin, 
cette  langue  française,  si  douce,  si  caressante,  n’est-elle  pas 
celle  dont  se  servirent  nos  mères,  alors  qu’en  nous  recevant 
des  mains  de  la  Providence,  elles  déposèrent  sur  nos  fronts  ce 
premier  baiser  de  l’amour  maternel  qui  est  le  premier  baptême 
du  nouveau-né? 

Ah!  observons-nous,  mes  compatriotes!  ne  faisons  jamais 
cause  commune  avec  ceux  qui  nous  invitent  à oublier  les 
nobles  traditions  de  la  Louisiane;  mais  soyons  toujours  fidèles 
à notre  langue  maternelle:  aucune  autre  ne  lavant,  car  au- 
cune autre  ne  possède  à un  degré  aussi  élevé  l’art  de  charmer, 
de  bien  dire,  d’instruire,  d’intéresser  plus  agréablement, 
d’exprimer  plus  éloquemment  les  doux  mouvements  du  cœur. 

Oui  ; restons  ce  que  nous  sommes.  Etudions  les  autres 
langues,  car  on  ne  saurait  trop  s’instruire  ; mais  soyons  tou- 
jours épris  de  la  nôtre  puisqu’elle  nous  vient  de  Dieu  et 
qu’elle  est  celle  de  ces  grandes  idées  qui  constituent  la  civi- 
lisation moderne  ; c’est  en  nous  conformant  à ces  conseils, 

que  nous  ne  subirons  aucune  métamorphose  hideuse  ou  regret- 


18- 


table ; que  nous  conserverons  lep  attributs  de  notre  race  ; que 
lions  établirons  notre  respect  pour  ceux  de  qui  nous  prove- 
nons ; que  nous  ne  deviendrons  pas  les  victimes  de  ceux  qui 
veulent  nous  amoindrir;  que  nous  ne  briserons  lias  les  douces 
chaînes  du  saint  foyer  de  la  famille;  que  notre  fidélité  à notre 
origine  nous  gagnera  la  considération  des  nationalités  étran- 
gères, et  que  nous  aurons  l’honneur  de  11e  pas  abandonner  le 
drapeau  de  cette  langue  française  qui  semble  avoir  été  formée 
pour  polir  l’homme,  pour  rehausser  les  charmes  de  la  femme 
et  pour  adresser,  plus  éloquemment,  à PEternel,  les  prières 
(pie  nous  lui  devons. 


;